J'ai encore reçu une publicité d'Encyclopaedia Universalis. Je m'interroge sur le sens de certaines des parties de cette publicité, son approche commerciale et ce qu'elle sous-tend et terme d'accès au savoir.
La publicité indique :
L'encyclopédie certifiée
L'ensemble des articles signés par plus de 4500 auteurs des plus prestigieux, sollicités pour leur compétence mais aussi pour leur qualité d'expression.
J'ai déjà évoqué ici les réserves que je fais à l'usage des mots « garantie » ou « certifiée » au sujet de produits pour lesquels, justement, il n'y a ni garantie ni certification aux sens commerciaux ou industriels habituels de ces termes. Encore une fois, une certification se fait par rapport à une norme ou un cahier des charges, de préférence par un organisme externe. Ici, rien de tout cela.
Passons également sur l'usage de l'article défini. Vu que l'expression « encyclopédie certifiée » ne veut pas dire grand chose...
Revenons sur le fond de l'affaire. Universalis insiste sur le prestige de ses auteurs, gage selon elle de qualité. Là encore, j'éprouve un certain malaise. Il est certain qu'en matière scientifique, historique, etc., un article écrit par un spécialiste du domaine sera probablement bien plus correct et fouillé qu'un article écrit par, disons, un titulaire d'une simple licence, voire du CAPES. (*)
En revanche, je ne suis pas convaincu que les personnalités scientifiques les plus prestigieuses soient forcément les plus à même de fournir un travail de qualité. Ces personnalités sont constamment sollicitées : jurys de thèses, comités éditoriaux, comités d'évaluation, conseil auprès des pouvoirs publics, direction de laboratoire ou d'institut, etc. Après un certain niveau de surcharge, ces gens déléguent de plus en plus la réalisation de telle ou telle tâche à leurs étudiants ou subordonnés. Je pourrais donner des exemples concrets de telle ou telle personnalité qui, multipliant les activités, finit par tout bâcler ou tout sous-traiter à des « petites mains »... mais mon but n'est évidemment pas de dire du mal de tel ou tel collègue.
Cette révérence pour le prestige de certains auteurs a des effets négatifs sur la qualité de la publication scientifique. En tant que membre de comités éditoriaux, j'ai déjà vu que des articles étaient acceptés en partie en raison de l'identité d'un des signataires alors qu'ils auraient été refusés de la part d'auteurs moins connus. J'ai également déjà entendu ou proféré des interrogations sur comment tel grand scientifique a bien pu co-signer tel ou tel article mal écrit. L'explication est simple : le prestigieux directeur de thèse, chef d'équipe ou de laboratoire signe les articles de ses étudiants sans avoir eu le temps de s'assurer de leur qualité.
Tout cela pour dire qu'une signature prestigieuse n'implique pas forcément une qualité supérieure. C'est tellement vrai que dans certaines publications scientifiques, le processus d'évaluation s'effectue en aveugle : les évaluateurs ne connaissent pas les noms des auteurs des articles qu'ils évaluent, ceci afin qu'ils jugent ces articles selon leurs seuls mérites intrinsèques. (**) (Cela permet non seulement d'éviter les effets de prestige, mais également de limiter les tentations d'assouvissement de rancœurs personnelles...)
Revenons à la publicité d'Universalis. On y trouve un label « reconnue d'intérêt pédagogique par le ministère de l'Éducation nationale ».
Il est clair que cette publicité s'adresse à un public qui, incapable de jauger directement de la qualité des documents qui lui sont proposés, cherche des « signes extérieurs de qualité » : prestige, labels, assurances formelles. C'est un mode d'évaluation au second degré similaire à l'évaluation des scientifiques à partir de leurs publications dans les revues spécialisées. Voire, c'est un mode d'évaluation au troisième degré : on n'évalue pas directement le texte, ni même la façon dont il a été reçu par les spécialistes, mais le prestige de l'auteur, signe de la qualité de ses travaux passés, dont on espère qu'elle va se maintenir.
À qui s'adresse Universalis ? Il est pour moi clair que cette encyclopédie est très insuffisante pour un travail universitaire dans les domaines où j'enseigne, qu'ils soient théoriques (sémantique des langages de programmation, logique, algorithmique etc.) ou pratiques (programmation). On en jugera par l'absence totale de la théorie de la complexité, malgré son exposition médiatique via le prix Clay, le résumé de toute l'algorithmique dans un petit article, et l'arrivée très tardive de la cryptographie. Il faut dire qu'aucune de ces matières n'est enseignée au lycée (enfin, il y a peut-être un peu de programmation). Sur ces sujets, il est clair que la meilleure encyclopédie disponible est la Wikipédia en anglais (qui, évidemment, ne remplace pas un approfondissement dans des ouvrages spécialisés, qu'elle a cependant souvent le bon goût de citer).
Il est cependant possible qu'Universalis soit utilisable pour des travaux universitaires dans d'autres domaines. Je pense toutefois que l'utilité d'une encyclopédie généraliste est limitée à l'université, car les bibliothèques disposent habituellement d'encyclopédies spécialisées ou d'ouvrages introductifs sur les différents sujets.
Ceci nous éclaire donc sur les acheteurs prospectés. Il s'agit probablement d'une part des lycées (professeurs documentalistes), d'autre part des particuliers qui ont un certain niveau culturel et financier.
(*) Je n'ai évidemment rien contre les enseignants du secondaire, qui font souvent un métier fort dur. Reste que, du moins dans certaines universités, il est possible d'arriver en maîtrise/M1 de mathématiques en ayant des connaissances disons un peu mal consolidées ou parcellaires. Cela n'est pas gênant pour enseigner au niveau collège ou lycée, c'est plus gênant si on veut avoir une vue plus large du champ scientifique. C'est en revanche une chose que j'aime bien avec l'enseignement supérieur niveau L3-M1 : on doit fréquemment enseigner des choses sur lesquelles on ne travaille pas, et où il n'existe ni « programme » officiel ni livre de cours standardisé, ce qui oblige à s'informer et à se (re)mettre à niveau. Cela n'est possible, bien évidemment, que parce que l'horaire d'enseignement d'un enseignant-chercheur du supérieur est inférieur à celui d'un enseignant du secondaire.
(**) Ici me revient une réflexion de Didier Nordon, dans son Bloc notes de Pour la science : un scientifique travaille sur des concepts, des idées ou des théories assez indépendantes de leur auteur original, mais pas sur un auteur ou une personnalité (à part s'il fait de l'histoire des sciences).